L'examen approfondi des dynamiques du marché automobile en ce début d'année 2026 révèle une réalité que les décideurs n'avaient peut-être pas anticipée avec une telle acuité : l'arsenal législatif tunisien, conçu pour l'accessibilité, a pavé la voie à une domination de plus en plus accrue des marques de voitures chinoises.
L'évolution des politiques de maîtrise de l'énergie
L'histoire de la mobilité électrique en Tunisie prend racine dans un diagnostic de crise énergétique qui remonte à 2016. À cette époque, le constat de l'Agence Nationale pour la Maîtrise de l'Énergie est alarmant, car le secteur des transports consomme à lui seul plus de 30 % de l'énergie finale du pays.
Dans un contexte où la Tunisie importe la majorité de ses besoins en énergie primaire, chaque litre de carburant brûlé dans les embouteillages aggrave le déficit commercial. L'approche initiale, entre 2017 et 2018, fut pourtant d'une prudence extrême. Sous l'impulsion de l'ANME, l'État a d'abord esquissé une politique d'incitation timide, marquée notamment par la Loi de Finances 2018 qui introduisait une réduction de 30 % des droits de consommation sur les véhicules hybrides.
Cependant, les résultats furent décevants et le marché resta verrouillé par un coût d'acquisition bien trop supérieur au pouvoir d'achat de la classe moyenne tunisienne. Le consommateur, pragmatique et souvent méfiant face aux nouvelles technologies, refusait de s'engager sans une preuve concrète de rentabilité. Cette période de gestation, bien que frustrante pour les promoteurs de la mobilité verte, aura néanmoins permis de comprendre que seule une réforme fiscale de rupture totale pourrait réellement inverser la tendance.
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Le véritable changement de paradigme s'est amorcé avec la Loi de Finances 2022 qui a marqué un tournant historique en supprimant les droits de douane pour les véhicules 100 % électriques. Ce fut le premier signal fort envoyé aux concessionnaires, ouvrant la voie à l'arrivée de modèles pionniers.
Parallèlement, des initiatives menées par des opérateurs privés avec le projet " E-Mobility ", entrepris en collaboration avec l'ONUDI, ont permis de poser les premières briques d'une infrastructure de recharge nationale. Mais malgré ces avancées au niveau de l'infrastructure de recharge, le marché est resté dans une phase d'observation jusqu'en 2025.
Le cadre fiscal de 2026 et les blocages réglementaires de la recharge
L'année 2026 marque l'apogée de cette stratégie d'incitation avec un dispositif financier sans précédent. La Loi de Finances 2026 repose sur des piliers de rupture : l'exonération totale des droits de douane et de la taxe de consommation pour les véhicules électriques et les hybrides rechargeables, couplée à une TVA ramenée au taux réduit de 7 %.
Pour le parc public, l'État propose une prime directe de 10 000 DT pour l'achat d'un véhicule électrique neuf au profit des entreprises publiques et des collectivités locales. En cumulant ces avantages avec la réduction de 50 % sur la vignette et les frais d'immatriculation, l'avantage financier peut atteindre plus de 40 000 DT par véhicule.
Cependant, cette offensive fiscale se heurte à un paradoxe réglementaire majeur qui tempère l'enthousiasme des investisseurs. Bien que la Tunisie dispose désormais d'un réseau d'environ 200 bornes pour 1 000 véhicules électrifiés en circulation, le cahier des charges relatif à la gestion et à l'exploitation commerciale de ces bornes n'est toujours pas publié.
Cette attente législative signifie, par exemple, que les stations-service et les grandes surfaces offrent actuellement la recharge gratuitement, faute de cadre légal leur permettant de facturer ce service. Tant que la recharge ne sera pas officiellement transformée en une " prestation de service " marchande régie par un texte clair, l'investissement privé dans l'infrastructure de recharge restera en suspens, limitant de fait l'expansion du parc au-delà des zones urbaines denses. Pour le citoyen, l'argument financier devient toutefois irrésistible.
Les données de l'ANME confirment qu'en 2026, parcourir 100 km en électrique coûte environ 6 DT, contre 16 DT pour un véhicule thermique consommant 6 litres aux 100 km. Pour un taxi parcourant en moyenne 200 km par jour, l'économie annuelle de carburant dépasse les 7 000 DT, sans compter la réduction drastique des frais d'entretien liés à l'absence de vidanges et de courroies de distribution.
Cette rentabilité mathématique, bien plus que la sensibilité écologique, est le moteur principal du changement. Mais c'est précisément ici que le marché tunisien révèle sa nouvelle physionomie : face à cette demande croissante pour une mobilité économique, seule l'industrie chinoise parvient à proposer des solutions concrètes et immédiatement disponibles.
La consolidation de la domination chinoise
L'analyse du marché automobile tunisien en 2026 montre que le segment de masse se joue désormais dans une fourchette de prix située entre 50 000 DT et 90 000 DT. C'est dans cette zone que se décident les renouvellements de flottes et les premiers achats des familles de la classe moyenne.
Or, un examen des catalogues des véhicules électrifiés révèle une fracture brutale : il n'existe actuellement aucun modèle électrique européen commercialisé en Tunisie sous la barre des 100 000 DT. Alors que les constructeurs européens se concentrent sur des segments premium inaccessibles ou des modèles dont les coûts de production ne permettent pas de s'aligner, les marques chinoises ont opéré une percée stratégique sans équivalent.
Des modèles comme la Dongfeng Box, la BYD Dolphin ou la MG S5 s'affichent fièrement dans les showrooms entre 55 000 DT et 85 000 DT. Ces véhicules ne sont pas des produits dégradés, mais des plateformes technologiques modernes offrant des autonomies et des équipements souvent supérieurs à leurs concurrents thermiques européens de prix équivalent.
Cette situation installe de fait un monopole asiatique sur l'électrique abordable, transformant radicalement le paysage automobile national. Cette domination ne se limite pas au 100 % électrique. Le segment des hybrides rechargeables (PHEV), qui bénéficie également de la TVA à 7 %, suit la même trajectoire. L'offre rechargeable chinoise a littéralement saturé le segment des moins de 100 000 DT avec une agressivité tarifaire inédite.
Des berlines comme la BYD Qin Plus ou des SUV comme le DFSK E5 PHEV et le Geely EX5 se positionnent comme des alternatives de premier plan, offrant une polyvalence thermique-électrique à un prix défiant toute concurrence. De nouveaux venus comme le Deepal S05 ou le Lynk & Co 01 viennent renforcer cette tendance, proposant des finitions haut de gamme et des technologies de pointe tout en restant sous ce seuil critique des 100 000 DT.
En revanche, l'offre européenne en hybride rechargeable reste prohibitive, souvent positionnée bien au-dessus de 150 000 DT. Cette absence de modèles " grand public " venus d'Europe condamne les marques historiques à devenir des acteurs de niche pour une clientèle d'élite, tandis que le cœur du marché tunisien bat désormais au rythme des usines chinoises.
Perspectives et limites d'un marché en pleine mutation
Malgré l'enthousiasme suscité par les nouvelles mesures fiscales, le marché de l'électrique pur et de l'hybride rechargeable reste encore limité. La transition est réelle, mais elle est ralentie par la prudence naturelle des consommateurs et l'attente du fameux cahier des charges pour la recharge.
En conclusion, le pays a bâti un cadre capable de soutenir une mutation historique de sa mobilité. Les objectifs de 50 000 véhicules en 2030 ne sont plus des utopies, mais des trajectoires crédibles portées par une fiscalité agressive.
Cependant, cette révolution verte est, de fait, une révolution asiatique. La Tunisie assiste à la consolidation d'un nouvel empire automobile sur son sol, financé indirectement par les incitations de l'État.
Le défi pour la prochaine décennie sera de s'adapter à cette nouvelle réalité. Il s'agira non seulement de publier enfin le cadre réglementaire pour libéraliser la recharge, mais aussi de s'assurer que ce pivotement profite réellement à l'usager tunisien. Sans un cadre réglementaire clarifié pour le secteur privé, la Tunisie risque de rester dans une phase de transition prolongée.
Récapitulatif des avantages fiscaux et financiers en faveur de l'acquisition de véhicules électrifiés
| Nature de l'avantage | Véhicules 100% Électriques | Hybrides Rechargeables (PHEV) | Hybrides Classiques (HEV) |
| Droits de Douane et de Consommation | 0% (Exonération totale) | 0% (Exonération totale) | Réduits (50%) |
| TVA | 7% (Taux réduit) | 7% (Taux réduit) | 19% (Taux standard) |
| Bonus FTE (Fonds de Transition Energétique) | 10 000 Dinar par véhicule au profit des entreprises publiques et des collectivités locales | 0 Dinar | 0 Dinar |
| Taxe de Circulation (Vignettes) | 50% de réduction | 50% de réduction | Plein tarif |
| Frais d'Immatriculation | 50% de réduction | 50% de réduction | Plein tarif |
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Publié le 01/04/26 14:14




